PEUT-ON ÊTRE LOYAL À SON PARTI POLITIQUE SANS RENONCER À SA LIBERTÉ DE PENSER ?

Discipline politique, liberté d’opinion et rigidité du pouvoir en République démocratique du Congo

TRIBUNE DE CYRILLA KOTANANGA

Il existe une forme de prison politique qui n’a ni murs, ni barreaux, ni cadenas:
C’est celle dans laquelle un citoyen finit par surveiller lui-même ses pensées avant de les exprimer. Il se demande non plus seulement : « Est-ce vrai ? Est-ce juste ? Est-ce bon pour mon pays ? », mais d’abord : « Est-ce que mon parti acceptera que je le dise ? »

C’est à cet instant précis que commence un danger pour la démocratie car lorsque l’appartenance politique exige progressivement l’abandon du jugement personnel, nous ne construisons plus des organisations composées de citoyens libres. Nous risquons de fabriquer des espaces où l’on apprend à approuver avant de réfléchir, à défendre avant d’examiner et à se taire lorsqu’une vérité devient politiquement inconfortable.

Je pose donc une question qui dépasse les personnes, les partis, la majorité et l’opposition :

PEUT-ON ÊTRE LOYAL À SON PARTI POLITIQUE SANS RENONCER À SA LIBERTÉ DE PENSER ?

Ma réponse est oui.
Et j’irai plus loin : une loyauté qui interdit de penser n’est plus véritablement de la loyauté politique. Elle devient de la soumission.

UN PARTI POLITIQUE N’EST PAS UNE PRISON DE LA CONSCIENCE

Adhérer à un parti, c’est choisir une vision, un projet, des valeurs et une communauté politique. Ce n’est pas remettre sa conscience à quelqu’un.
Ce n’est pas signer la disparition de son intelligence.
Ce n’est pas promettre d’applaudir chaque décision.

Un militant peut aimer profondément son parti et reconnaître qu’il s’est trompé.
Une femme politique peut soutenir son organisation et contester une orientation qu’elle juge mauvaise.
Un cadre peut respecter son autorité politique tout en lui disant une vérité qu’elle préférerait ne pas entendre.

Et parfois, le membre qui ose dire non protège davantage son parti que celui qui dit toujours oui.
Voilà la maturité politique dont notre démocratie a besoin.

LA DISCIPLINE N’EST PAS LE SILENCE

Toute organisation politique sérieuse a besoin de discipline. Sans règles, sans organisation et sans décisions collectives, aucun parti ne peut fonctionner. Mais nous devons cesser de confondre deux choses profondément différentes : la discipline et l’effacement de soi.
La discipline organise le désaccord.
L’autoritarisme interdit le désaccord.
La discipline demande le respect des règles.
La soumission exige le silence de la conscience.
La discipline permet de débattre avant de décider.
La pensée unique considère parfois que poser une question est déjà une faute.
Cette distinction est fondamentale.

Parce qu’un parti dans lequel personne n’ose contredire le chef peut paraître extrêmement uni. Mais le silence n’est pas toujours l’unité. Parfois, le silence est simplement de la peur bien organisée.

LE MILITANT QUI QUESTIONNE N’EST PAS AUTOMATIQUEMENT UN TRAÎTRE

Nos pratiques politiques doivent sortir d’un réflexe particulièrement dangereux : transformer trop facilement la contradiction en trahison.
Celui qui interroge dérange.
Celui qui critique devient suspect. Celui qui refuse de répéter la position dominante risque d’être catalogué.

À force, les militants comprennent la règle non écrite : pour avancer, il vaut parfois mieux ne rien voir, ne rien entendre et surtout ne rien dire.

Mais quel type de dirigeants préparons-nous ainsi ?
Des responsables capables de gouverner ? Ou des responsables entraînés à attendre l’opinion du supérieur avant de découvrir la leur ?

La RDC n’a pas seulement besoin de militants disciplinés.
Elle a besoin de consciences politiques debout.

LE POUVOIR DOIT AUSSI ACCEPTER D’ÊTRE CONTREDIT

Cette exigence ne concerne évidemment pas uniquement la vie interne des partis.
Elle concerne également l’exercice du pouvoir.
Un pouvoir démocratique ne démontre pas sa force par sa capacité à faire taire ses contradicteurs.

Il la démontre par sa capacité à gouverner malgré la contradiction. Une critique n’est pas nécessairement une tentative de déstabilisation.
Une manifestation pacifique n’est pas automatiquement une déclaration de guerre au pouvoir.

Un journaliste critique n’est pas nécessairement un ennemi. Un acteur de la société civile qui interpelle les institutions n’est pas nécessairement un opposant politique. Et un membre de la majorité qui exprime une réserve ne devrait pas être immédiatement considéré comme ayant changé de camp.

La République appartient également à ceux qui applaudissent et à ceux qui questionnent. C’est précisément cela, la démocratie.

MAIS L’OPPOSITION DOIT ACCEPTER LA MÊME MÉDECINE

Il serait intellectuellement malhonnête de dénoncer uniquement la rigidité du pouvoir. L’opposition doit elle aussi s’interroger: Peut-on critiquer librement son propre leader dans un parti d’opposition ?

Peut-on reconnaître publiquement une bonne décision prise par le pouvoir sans être immédiatement accusé d’avoir été acheté ?

Peut-on proposer une autre stratégie que celle du chef sans devenir suspect ?
Si la réponse est non, alors le problème devient notre culture politique elle-même.

Nous ne devons pas combattre une pensée unique pour installer une autre pensée unique. Nous ne devons pas réclamer la tolérance lorsque nous sommes minoritaires et devenir intolérants lorsque nous sommes majoritaires.

La démocratie n’est pas une valeur que l’on utilise seulement lorsqu’elle nous protège. Elle doit aussi nous obliger lorsqu’elle protège celui qui pense autrement que nous.

ET NOUS, LES FEMMES POLITIQUES ?

Je veux ici interpeller particulièrement les femmes engagées en politique. Nous avons longtemps demandé que notre voix soit entendue.

Mais entrer dans les institutions et les partis ne suffira pas si nous devons ensuite parler avec les mots des autres. Une femme n’entre pas en politique uniquement pour augmenter un pourcentage dans une photographie officielle.

Elle y entre avec une intelligence, une expérience, une vision et une conscience.

NOUS NE NOUS SOMMES PAS BATTUES POUR OBTENIR UNE CHAISE AUTOUR DE LA TABLE SI, UNE FOIS ASSISES, NOUS N’AVONS PLUS LE DROIT DE PENSER À HAUTE VOIX.

Notre présence politique doit être une présence de responsabilité. Cela signifie soutenir lorsqu’il faut soutenir.
Proposer lorsqu’il faut proposer. Mais également alerter lorsqu’il faut alerter. Et surtout , avoir le courage de dire non lorsqu’un non devient nécessaire.

Pas par provocation.
Pas par ambition personnelle.
Mais parce que servir son pays exige parfois davantage de courage que servir sa position.

JE REFUSE LE CHOIX ENTRE LOYAUTÉ ET CONSCIENCE

On voudrait parfois nous enfermer dans un choix artificiel :
soit vous êtes loyal et vous vous taisez ;
soit vous parlez et vous êtes considéré comme déloyal.
Je refuse ce choix.
Je crois qu’il existe une troisième voie : la loyauté consciente: Celle qui soutient sans idolâtrer.
Celle qui critique sans détruire.
Celle qui respecte l’autorité sans renoncer à son jugement.
Celle qui sait dire oui sans devenir courtisane et dire non sans devenir ennemie.

C’est cette culture politique que nous devons transmettre aux nouvelles générations.

LE CONGO N’A PAS BESOIN DE MILITANTS QUI PENSENT SUR ORDRE

Notre pays fait face à des défis trop sérieux pour que l’intelligence politique soit sacrifiée à la recherche permanente de conformité.
Nous avons besoin d’idées.
Nous avons besoin de débats.
Nous avons besoin de contradictions argumentées.
Nous avons besoin de femmes et d’hommes capables de dire à leurs propres camps ce qu’ils ne veulent parfois pas entendre,
car, lorsqu’une organisation élimine progressivement toutes les voix discordantes, elle finit par ne plus entendre que son propre écho.

Et lorsqu’un pouvoir n’entend plus que son propre écho, il peut commencer à confondre absence de contradiction et adhésion populaire.
C’est là que le danger commence.

LE COURAGE POLITIQUE COMMENCE PAR UNE PHRASE SIMPLE

Il faudra peut-être réapprendre à prononcer cette phrase que nous voulons tous taire :

« JE SUIS AVEC VOUS, MAIS SUR CE POINT, JE NE SUIS PAS D’ACCORD. »

Cette phrase ne devrait briser ni une carrière, ni une amitié politique, ni une famille , encore moins une appartenance. Elle devrait ouvrir une discussion. Parce que nous pouvons appartenir au même parti sans avoir le même cerveau. Nous pouvons défendre le même projet sans avoir exactement la même lecture de chaque décision.
Nous pouvons respecter un leader sans lui abandonner notre conscience.

Et surtout :

NOUS POUVONS ÊTRE LOYAUX SANS DEVENIR MUETS.

LA DÉMOCRATIE DOIT COMMENCER AUSSI À L’INTÉRIEUR DE NOS PARTIS POLITIQUES

La République démocratique du Congo ne pourra pas devenir profondément démocratique si ses organisations politiques ne le deviennent pas elles-mêmes.
À quoi sert-il de réclamer la liberté d’expression dans le pays si nous avons peur de parler librement dans nos propres partis ?
À quoi sert-il de dénoncer l’autoritarisme du pouvoir si nous reproduisons, à l’intérieur de nos organisations, l’intolérance envers toute voix différente ?
Et quelle valeur peut encore avoir la loyauté politique lorsqu’elle exige d’un militant qu’il renonce à son intelligence, à son jugement et parfois même à sa conscience ?
Le désaccord n’est pas nécessairement une trahison.
La critique n’est pas nécessairement une rébellion.

LA LOYAUTÉ N’EST PAS LA SOUMISSION.
LA DISCIPLINE N’EST PAS LE SILENCE.
ET PENSER LIBREMENT N’EST PAS TRAHIR.

Nous devons donc avoir le courage de construire, à l’intérieur même de nos organisations, la démocratie que nous réclamons pour notre pays, car, il existe une contradiction que notre génération politique ne pourra pas éternellement éviter :

Nous ne pouvons pas exiger de l’État qu’il respecte la liberté de pensée si nous punissons cette même liberté lorsqu’elle s’exerce parmi nous. Alors, au-delà de nos appartenances, de nos ambitions, de nos fonctions et de nos fidélités politiques, je voudrais laisser une seule question à chaque responsable, à chaque militant et à chaque citoyen congolais :

SI NOUS NE SOMMES PAS LIBRES DE PENSER À L’INTÉRIEUR DE NOS ORGANISATIONS, QUELLE LIBERTÉ POLITIQUE SOMMES-NOUS RÉELLEMENT EN TRAIN DE CONSTRUIRE POUR LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO ?

Cyrilla KOTANANGA/SANKURUMEDIAS

Partagez cet articles avec vos proches

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *