Sur RFI, Mme JULIANA LUMUMBA APPELLE À UNE « REFONDATION DE LA FRANCOPHONIE » POUR EN FAIRE « UNE FRANCOPHONIE DÈS PEUPLES « 

*RFI (Arnaud Pontus): Bonjour Juliana Lumumba. Soyez la bienvenue sur RFI*
*Juliana Lumumba:* Bonjour Monsieur Arnaud Pontus. Merci infiniment.

*Nous allons évidemment parler francophonie dans un instant, mais deux questions d’actualité d’abord. Votre pays, la République démocratique du Congo frappée par une nouvelle épidémie d’Ebola, est-ce que vous êtes inquiète ?*
Non, je ne suis pas inquiète parce que cela fait la 17ème épidémie d’Ebola. Et, la RDC est parmi les meilleurs experts en ce qui concerne cette maladie. Et il ne faut pas oublier aussi qu’en RDC, par le professeur Muyembe de l’INRB, on avait trouvé un vaccin pour Ebola. Donc, je ne m’inquiète pas outre-mesure. Je sais que nos autorités sont en collaboration étroite avec l’OMS et les autres organes internationaux et je pense que nous allons traverser cette épidémie comme les autres.

*Vous rejoignez l’appel au calme lancé par le président Tshisekedi, parce qu’il y a beaucoup d’inquiétudes, bien évidemment, à chaque fois qu’une épidémie se déclare ?*
Oui, il y a beaucoup d’inquiétudes à l’étranger. Mais chez nous, 17 épidémies déjà où on a pu traverser et vaincre cette épidémie. Donc, je n’ai pas d’inquiétude outre-mesure, mais on reste prudents. Et les autorités ont pris toutes les mesures nécessaires.

*Juliana Lumumba, vous êtes la fille de l’icône et ancien Premier ministre Patrice Lumumba. Vous aviez 5 ans quand il a été assassiné en 1961. On a appris lundi la mort de l’homme d’État et homme d’affaires belge Étienne d’Avignon. En mars dernier, il avait été renvoyé devant la justice pour son implication présumée dans l’assassinat de votre père. Avec son décès, la perspective d’un procès disparaît. Donc, quel commentaire est-ce que cela vous inspire ?*
De toute façon, cette mort, nous la voyons avec gravité et recul. Notre démarche n’a pas été une démarche personnelle, contre une personne, mais c’était une démarche plutôt de recherche de la vérité. Et de la vérité aussi mémorielle par rapport à ce qui se passe. Par rapport à Patrice Lumumba, notre père et par rapport à Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo. Et notre démarche à l’époque, c’était la recherche de la vérité. Quand on avait écrit au Roi des Belges le 30 juin 2020 pour avoir la vérité. Une vérité mémorielle. Et, évidemment, en tant que fille et en tant que fils, c’est d’enterrer notre père dans la dignité. Au bout de 50 ans, plus de 50 ans, plus de 60 ans — plus de soixante ans — qu’on n’a jamais eu de nouvelles réelles de ce qui s’était passé de notre père. Un homme à qui on avait refusé même un enterrement, on lui avait refusé un tombeau.
Il n’y avait que le 17 janvier comme tombeau. Mais avec la réponse du Roi, c’était énorme pour nous. C’est un apaisement. Un apaisement vis-à-vis de la vérité, un apaisement mémoriel, un apaisement qui nous permet d’enterrer notre père dans la dignité. Et cela était important pour nous. Et aujourd’hui, quand on est passé par autant de souffrances et la dynamique judiciaire, de toute façon, elle existe, elle va continuer.

*Oui, mais il n’y aura pas de procès. Ce procès historique que vous espériez, il n’aura pas lieu ?
Oui, il n’aura pas lieu. Mais la recherche de la vérité, elle est toujours là.

*Et vous espérez un jour connaître toute la vérité, être en mesure de tout savoir?*
Tout savoir. De toute façon, la vérité libère. Et la vérité va nous libérer tous. Et nous avons l’espoir que nous l’aurons cette vérité. C’est-à-dire, nous n’avons, jusqu’à maintenant, aucun engagement judiciaire vis-à-vis de la Belgique ou vis-à-vis de qui que ce soit. Mais nous espérons et nous continuerons à vouloir cette vérité. Parce que cette vérité, elle n’est pas seulement la vérité des enfants Lumumba. Elle est la vérité de tout un pays. Parce qu’il ne faut pas oublier que quand on parle de Lumumba, c’était un homme politique. Il avait des gens qui étaient pour lui, des gens qui étaient contre lui. Il avait quand même gagné les élections sous la colonisation et il avait une majorité parlementaire. Et quand nous parlons de Lumumba, nous parlons des années 60. Des hauts et des bas des années 60. Des échecs et des réussites des années 60. C’est une histoire commune de la Belgique. On parle de l’histoire tout court et c’est important. Et nous vivons toujours les soubresauts de ce qui s’est passé en 60. Notre histoire bégaye encore. Nous avons besoin de cette vérité, non seulement les Congolais, mais les Belges, parce que c’est une histoire commune.

*Revenons à 2026 et à votre candidature au Secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie. Vous êtes en campagne à Paris pour quelques jours. Pourquoi vous êtes-vous portée candidate ?*
Je me suis portée candidate parce que d’abord, c’est un challenge énorme. Et puis, quand on regarde mon parcours, comme vous dites que je suis partie à cinq ans, le français, je ne l’ai pas appris en France ni en Belgique. Je l’ai appris en Égypte. Parce que nous avons été exfiltrés quelques mois avant l’assassinat de mon père. Parce qu’à l’époque, mon père savait déjà qu’il allait être assassiné et il a demandé à ses amis, ses pairs, un lieu pour protéger sa femme et ses enfants, qu’ils soient en sécurité. Il avait demandé d’abord à Sékou Touré. Il lui a dit : Mon frère, chez moi, ce n’est pas vraiment le meilleur lieu. Il a demandé à Kwame Nkrumah, ça a été la même réponse. Et ils lui avaient dit : Écoutez, on pense que pour nous, la meilleure solution, c’est l’Égypte, de Gamal Abdel Nasser. Ils lui ont demandé. Et, le président Gamal Abdel Nasser d’Égypte, a accepté immédiatement. Mon père aussi. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que les deux hommes ne s’étaient jamais vus, mais ils se connaissaient. Et parce qu’ils avaient les mêmes valeurs de solidarité, de panafricanisme, de souveraineté nationale, de justice et de dignité africaine. Ce qui était important. Et ce sont ces valeurs-là dont je suis le produit, je peux dire. Je suis le produit de cette solidarité, le produit de ces valeurs.

*Le produit et l’héritier, en quelque sorte ?*
Oui, parce que sinon, on nous a exfiltrés par l’armée égyptienne. Ils étaient des onusiens à l’époque. Ils avaient fait des vrais faux passeports. Mon frère aîné François, c’était Taré, Patrice c’était Omar et moi, j’étais Fatma. En tant qu’enfant de l’ambassadeur Abdelaziz Esra, qui était venu au Congo à l’époque pour ouvrir la première ambassade d’Égypte. On nous a fait des faux passeports comme ses enfants. Et c’est comme ça qu’on nous sommes arrivés en Égypte. Et en même temps, ceux qui encore, pour vous, ça va sembler plus extraordinaire, on nous a mis dans des écoles françaises, parce qu’on devait rentrer un jour chez nous. Or, vous savez que l’Égypte n’était pas francophone à l’époque. Et la famille, avec mes frères et mes sœurs, avec lesquels on a vécu, ils étaient musulmans. Nous étions chrétiens. On nous amenait à la messe tous les dimanches.
Pour le président Gamal Abdel Nasser, nous étions ses enfants adoptifs. Je l’ai appelé oncle. Quand on nageait, il me portait sur ses épaules. On a appris surtout le respect de la culture de l’autre, le respect de l’identité de l’autre. Et cette solidarité, elle a existé. Cette fraternité, elle a existé. Cette unité, elle a existé. Je suis le produit de cela. Donc j’y crois.

*Donc, vous arrivez avec ses valeurs, c’est ça ?*
Oui, j’arrive avec ses valeurs qui étaient aussi les valeurs à l’origine de l’OIF, de la francophonie.

*Vous avez expliqué que vous rêviez d’une francophonie des peuples. Pourquoi ? Ça veut dire qu’aujourd’hui, on a une francophonie des gouvernements ?*
Il y a de plus en plus de gouvernements, une francophonie des peuples, une francophonie plus proche des gens. Une francophonie où, non seulement les membres se parlent. Mais, où les communautés, les femmes, les hommes, les jeunes se parlent aussi, parce qu’il y a une telle diversité dans cette francophonie. Et c’est important, cette diversité. Qu’on se parle, qu’on se comprenne… c’est-à-dire, ce n’est pas seulement qu’on se tolère, le regard de l’autre est important, la parole de l’autre est importante. Lorsqu’on peut se parler, on peut s’unir, on peut travailler ensemble, on peut construire ensemble, on peut monter ensemble, parce qu’on se comprend. Parce qu’on se respecte, parce qu’on se dit : «Toi, mon frère, tu es différent de moi, mais tu m’enrichis». Et c’est cette richesse-là, cette diversité-là, cette multiculturalité-là qui est importante.

*Qu’est-ce qui ferait de vous une meilleure secrétaire générale que la sortante et candidate à sa succession, la rwandaise Louise Mushikiwabo ?*
Je ne pose pas les problèmes en tant que meilleur ou moins bien.

*La question se posera tout de même à un moment puisqu’elle est candidate et de fait, vous vous retrouvez*
Non, je ne refuse pas. Madame Louise Mushikiwabo, elle a fait deux mandats. Elle est venue par engagement. Je respecte son travail. Mais moi, j’appelle à une refondation de la francophonie. A une redynamisation de la francophonie. Comme je vous ai dit, plus proche des gens Que cette francophonie sorte, qu’elle ne devienne pas seulement une francophonie des élites. C’est-à-dire, qu’on allège un peu la bureaucratie, qu’on sorte de la bureaucratie.

*Quelque chose de moins institutionnel ?*
Moins institutionnel et plus proche de l’écoute. Non seulement des communautés et des membres, mais aussi des membres des États de la francophonie, qui soient plus proches et qu’ils aient un mot à dire.

*Est-ce que vous craignez que cette élection à la tête de l’OIF soit un nouvel espace de conflit entre votre pays, la RDC, et le Rwanda, au travers de vos deux candidatures ?*
Je ne pense pas. Parce que d’abord, ce n’est pas le lieu. La francophonie n’est pas le lieu de confrontation. C’est contre les valeurs de la francophonie.

*Il y a tout de même une élection avec une campagne ?*
Oui.

*Et des points de vue différents qui vont s’exprimer ?*
Mais c’est pour ça que j’ai appelé à faire l’académie francophone de la paix. Parce qu’effectivement, il y a des conflits. Mais, il n’y a pas que ce conflit-là, où on veut le mettre en exergue. Il y a aussi le conflit au Cambodge avec la Thaïlande. Il y a aussi le Liban. Vous voyez ce qui s’y passe ? Il y a aussi Gaza, ce qui se passe en Égypte. Il y a aussi d’autres conflits. La francophonie est un lieu de valeur. C’est un lieu de médiation, d’équilibre où il y a dialogue et on peut se parler. Et quand on parle du conflit entre nos deux pays, que je ne peux pas nier qu’il existe. Mais, il y a eu des moments où ce conflit s’était résolu. Donc, ça monte et ça descend. Il n’y a rien qui puisse être éternel.

*Au-delà de ce conflit, vous pensez que l’OIF peut être plus active, plus impliquée dans la résolution des conflits, dans la façon de mettre en dialogue les pays qui se trouvent ?*
Moi, je crois que c’est sa vocation. Elle a toujours été d’être près des peuples, d’être le dialogue. C’est un espace de valeurs, c’est un espace de règles, c’est un espace où on y croit aux droits humains et la médiation. Et je crois qu’effectivement, on doit aussi former des jeunes à la résolution et la prévention des conflits à l’intérieur de l’OIF. Non seulement des conflits qui peuvent être de sécurité ou de guerre, mais de conflits culturels aussi qui peuvent se passer à l’intérieur de la francophonie.

*Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont quitté l’OIF il y a un peu plus d’un an maintenant. Est-ce que vous souhaitez leur retour au sein de l’organisation ?*
Évidemment, tout à fait, je souhaite leur retour. Parce que ce n’est pas normal de perdre des membres de la francophonie. Plutôt, il faut en augmenter le nombre. Et je pense que connaissant ces pays et ces dirigeants, qui ont comme icône Patrice Lumumba, au moins, je suis sûr que si j’y vais, ils vont m’écouter.

*Vous pensez que votre personnalité… Qui vous êtes, le fait d’être la fille de Patrice Lumumba est un atout pour faire revenir ces trois pays au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie ?*
C’est un atout pour les écouter, dialoguer et voir qu’est-ce qu’on peut faire ensemble. Et dans la mesure du possible, qu’ils reviennent, parce que c’est important.

*L’OIF incarne une communauté de langues, mais une communauté de valeurs aussi. Vouloir réintégrer trois pays dirigées par des juntes militaires, ça ne vous chagrine pas ? Ça ne vous pose pas question ?*
Non, je ne suis pas contre les règles. On établit les règles pour les suivre à l’intérieur de la francophonie. Je ne peux pas venir aujourd’hui dire non, on fait table rase des règles, mais il faudrait savoir aussi. On doit dialoguer avec les gens, on doit les écouter et savoir ce qui se passe et pourquoi ils sont partis. Est-ce qu’ils sont partis pour l’OIF ? Je ne pense pas. Est-ce que c’est l’OIF qui… Ça, je ne pense pas. Est-ce que c’est une dignité qui est froissée ? Est-ce que c’est un autre problème ? On doit les écouter et pouvoir voir ensemble.

*Vous souhaitez ce dialogue ?*
Je souhaite le dialogue. Les écouter et les respecter et on verra ce qu’on peut faire.

*On est au début de cette campagne pour l’OIF. L’élection, ce sera mi-novembre. Quels sont vos soutiens aujourd’hui ? Est-ce que déjà des pays ont affirmé de façon claire et nette qu’ils vous soutenaient, qu’ils voteraient pour vous ?*

Oui. (Rires) Il y a quelques pays, en tout cas…

*Et si vous souriez, ça veut dire que vous ne pouvez pas me dire lesquels, c’est ça ?*
(Rires) Non, j’ai fait déjà une quinzaine de pays

*Vous avez visité plusieurs pays, effectivement, sur le continent africain. Vous êtes allée aussi au Canada ?*
Je suis allée aussi au Canada. J’ai eu un accueil très chaleureux, que ce soit au Canada, au Québec et au Nouveau-Brunswick. En tout cas, j’ai présenté mes projets et ils ont été séduits par le projet concernant la jeunesse, le numérique, concernant le fait que pour moi, le français n’est pas une langue, comme je dis, unicentrée. Elle est polycentrée. Et je dis valoriser aussi les langues sœurs à côté du français qui est important, qui sont un levier aussi pour remonter le français. Effectivement, moi, je parle swahili, d’autres parlent lingala à Kinshasa, ils vont parler Kikongo à l’est. Bon, mais qu’est-ce qui nous lie quand on ne parle pas ces langues-là ? C’est le français. Si je rencontre un Khmer et des langues sœurs, ce sont nos langues que nous parlons tous les jours, qui sont nos vecteurs et que nous sommes fiers de les parler. Mais nous sommes fiers aussi de parler le français et nous voulons parler le français.
Et n’oubliez pas que 65% des locuteurs francophones aujourd’hui sont en Afrique et l’Afrique est jeune. Je viens d’un pays où 60% de la population a moins de 25 ans.

*Et vous venez d’un pays qui est le plus grand pays francophone du monde*
Pour ces jeunes, l’éducation et l’enseignement sont en français. Qu’est-ce qu’ils veulent ? C’est quand même la génération Z. La génération du numérique, du digital. Ils veulent faire partie du développement de leur pays. Mais, en même temps, on a la fracture numérique que nous devons réduire. On doit former ces jeunes. Et cette fracture numérique, on va la réduire aussi par le numérique. Etant donné que c’est qui est le plus important, c’est l’éducation. On commence par l’éducation, sinon on ne peut pas se développer. Et puis, on va aller plus loin. Et cette jeunesse, c’est aujourd’hui. Ce n’est pas demain. Et si on veut défendre et promouvoir le français demain, on doit la défendre aujourd’hui. Pas un levier économique. Et pour moi, ce sont des industries et créatives par lesquels nous pouvons y arriver.

*Merci Juliana Lumumba*
Je vous en prie, je vous remercie

SANKURU.MEDIA/RFI

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